Franck-Yves Escoffier, le corsaire rouge de Saint-Malo

Marin pêcheur à Saint-Malo, Franck-Yves Escoffier est un amoureux de la mer qui s’est illustré à de nombreuses reprises dans des compétitions de voile. Triple vainqueur de la Route du Rhum en multicoque 50 pieds, il nous fait revivre son histoire avec cette course mythique et son port de départ. 

 

Quels sont vos liens avec la ville de Saint-Malo ? 

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui adoraient la mer. Chaque été, nous quittions la région parisienne pour Port Mer, une plage de Cancale en Ille-et-Vilaine. Mon père s’était acheté un petit canot de Breton, puis un bateau à voile, afin que nous puissions naviguer en famille. Cela a été le début de ma passion pour la voile : j’ai su godiller avant de savoir nager ! 

Lorsqu’il a fallu choisir une orientation professionnelle, je me suis naturellement tourné vers les métiers de la mer. J’ai d’abord été matelot, à 19 ans, puis suis devenu marin pêcheur à mon compte. J’étais heureux, car je passais mes journées en mer tout en gagnant ma vie… mais je gardais dans un petit coin de ma tête l’envie de refaire un jour de la voile, voire de la compétition. J’ai rapidement choisi de m'installer à Saint-Malo pour son magnifique plan d'eau. 

 

Comment pourriez-vous qualifier les liens entre Saint-Malo et la Route du Rhum ? 

Les courses en solitaire passionnent les Français. Depuis le début de son aventure, la course a ainsi été marquée par des exploits, des disparitions (comme celle d’Alain Colas), des victoires (comme celle de Florence Arthaud, première femme à remporter la course), des avaries et des sauvetages. Tous ces souvenirs donnent à l’événement une place à part dans la mémoire collective. 

La Route du Rhum est intimement liée à Saint-Malo, son port d’ancrage. C’est de son plan d’eau unique, de cette ville avec ses remparts, que l’on s’élance vers Pointe-à-Pitre. Je ne peux pas imaginer la course effectuer son départ ailleurs que depuis cette ville. 

 

Saint-Malo a été une ville corsaire, et à toutes les époques ses habitants se sont lancé dans des défis en mer. En quoi la Route du Rhum est-elle à l’image de ce passé épique ? 

On m’a souvent parlé de la ville et des corsaires, et on a tous envie d’être corsaire ! Pendant longtemps, on m’a d’ailleurs appelé “le corsaire rouge”, parce que mon bateau était rouge et que j’aimais passer dans les cailloux à toute vitesse. À chaque départ de la Route du Rhum, par exemple, je m’amusais à passer entre les forts du Petit Bé et du Grand Bé, un coin que je connaissais par cœur. 

Il n’est pas évident de faire un lien direct entre le passé et le présent, mais c’est vrai qu’à certaines époques, comme celle de Vauban, les Malouins ont fait des choses fabuleuses et que la ville reste aujourd’hui intimement liée à son passé corsaire dans l'imaginaire populaire. 

 

Quels souvenirs gardez-vous de votre première Route du Rhum ? 

Je rêvais de concourir un jour sur la Route du Rhum, mais les budgets sont conséquents. En 1998, j’ai été contacté par Alya Productions. Cette société recherchait un marin qui connaissait bien la baie de Saint-Malo, la pêche et la voile pour la réalisation du téléfilm Chasseurs d'écume. Après les avoir emmenés en régate, nous avons signé un contrat. Le début d’une époque fabuleuse, durant laquelle nous avons appris plein de choses ! 

Le film se termine avec le départ de la célèbre course malouine. J’ai joué cette scène en tant que doublure, et cela a été ma première Route de Rhum. J’ai réussi à partir en tête de toute la flotte… même si cela n’a pas duré longtemps car je naviguais à bord d’un très vieux trimaran qui ne pouvait pas rivaliser avec les bateaux de l’époque ! J’étais déjà heureux de pouvoir participer à la course, mais, à la surprise générale, j’ai aussi fini à la première place de ma catégorie. 

 

Vous avez remporté trois fois la Route du Rhum dans la classe Open 50. Comment l’avez-vous vécu et qu’est-ce que cela représente pour vous ? 

Après avoir gagné ma première course du Rhum en 1998, j’ai trouvé un partenaire (Crêpes Whaou). Grâce à eux, j’ai pu rénover mon trimaran pour l’améliorer et participer à la Route du Rhum 2002. J’ai remporté haut la main l’épreuve Open 50, en étant en tête avec Elen MacArthur toute la première semaine et en terminant 7e au classement général. 

J’ai toujours couru dans cette classe, car il s’agit de bateaux à taille humaine, qui permettent à des PME de participer à des Routes du Rhum dans de bonnes conditions. En 2002, j’ai même prouvé que nous pouvions rivaliser avec les bateaux les plus rapides ! 

Plus tard, nous avons fait construire un multicoque de 50 pieds qui m’a servi sur plusieurs compétitions dont la Route du Rhum en 2006, ma troisième victoire. J’étais de nouveau sur la ligne de départ en 2010 et je me suis retrouvé en tête avant de devoir abandonner car j’avais cassé mon étrave. 

Faire une course en solitaire, ce n’est pas anodin ! À chaque fois que j’arrivais sur la ligne d’arrivée, je me disais que la mer avait bien voulu me laisser passer cette fois-ci encore. J’étais aussi heureux pour l’équipe, car même lorsqu’on est seul sur le bateau, on n’est rien sans une équipe. 

 

Dans la famille Escoffier, il n’y a pas que Franck-Yves qui s’est fait un nom. Quels sont les liens entre votre famille et la Route du Rhum ? 

Mes enfants m’ont suivi tout le temps, sur tous mes projets. Loïc venait beaucoup à la pêche avec moi. Kevin naviguait aussi avec moi dès qu’il était à Saint-Malo. Yannig a pris la mer de nombreuses années avec ses frères, mais il a finalement choisi une carrière dans le rugby, notre deuxième passion familiale. 

Avec Kevin et Loïc, nous avons fait la Québec - Saint-Malo, sur le même trimaran qui m’avait accompagné sur la Route du Rhum. Nous avons aussi été champions d’Europe en Beneteau 25. Toutes ces expériences leur ont forcément donné des envies, et ils participent à leur tour à la Route du Rhum cette année. 

Je suis ravi qu’ils aient été sélectionnés pour être coureurs. Loïc et Kevin sont de vrais professionnels de la mer et ont travaillé très dur pour en arriver là. Trouver des financements et pouvoir être sur la ligne de départ, c'est une juste récompense. 

 

Cette année, vous ne serez pas sur la ligne de départ. Auriez-vous des conseils à donner aux coureurs de cette édition ? 

C’est un métier fabuleux, et pour certains c’est une passion car ils financent leur participation avec leurs deniers personnels. Donc le plus important, c’est qu’ils prennent du plaisir, mais sans oublier que c’est une course qu’il ne faut pas prendre à la légère !